Köýtendag 2026 : ce que l’expédition m’a laissé, au-delà des images.

du 25/04 au 19/05/2026 | Köýtendag | Turkménistan

Köýtendag : ce que l’expédition m’a laissé, au-delà des images.


Il y a des expéditions que l’on prépare avec des cartes, des autorisations, des objectifs scientifiques.
Et puis il y a celles qui, une fois sur place, déplacent quelque chose de plus profond.
Köýtendag a été de celles-la pour moi.

 

Avant même le terrain, il y a eu une réalité essentielle : une équipe juste et solide.
Pertinente dans ses compétences.
Efficace dans l’action.
Et surtout, profondément agréable à vivre au quotidien.


Parce qu’une expédition, ce n’est pas seulement ce que l’on explore, c’est aussi comment on le vit ensemble.
À cela s’est ajoutée une organisation remarquable.
Une logistique fluide.
Un hébergement parfaitement adapté.
Des chauffeurs fiables, engagés, qui participent pleinement à la réussite.
Jusque dans les choix les plus simples… et les plus révélateurs.
Comme ce train de nuit entre Ashgabat et le Köýtendag.
17 heures hors de notre temps européen dit “civilisé”, mais économiquement de plus en plus oppressant (même pour les retraités).
Un moment suspendu, un peu en marge, qui prépare déjà, sans qu’on s’en rende compte, au basculement vers le terrain
puis 3 semaines après, re-train, re-basculement au retour, vers notre réalité européenne impactée par les folies humaines mondiales.

Entre les deux, le massif.
Un territoire rare, contraint, presque en retrait du monde.
Un espace qui impose son rythme.
Et sous terre, tout change.
La rudesse extérieure s’efface.
Le silence s’impose.
La poussière nous étouffe.
Enfin, les volumes, les formes, les couleurs, les cristaux apparaissent.

Et dans Tush Yurruk, une autre bascule.
Avec Lionel B., nous avons remonté des traces.
Des passages répétés. Des empreintes. Des bauges.
Ours. Hyènes. Porc-épics.
Dans le noir absolu.

À cet instant, la grotte cesse d’être un objet d’étude.
Elle devient un espace habité.
Et nous nous posons une question simple :
comment ces animaux se sont-ils déplacés ou se déplacent ils ici ?
Sans lumière.
Dans ces volumes complexes.
Avec quels repères ? d’où l’étude de Lionel sur la répartition stratégique de leurs urines, de leurs excréments.

Puis il y a eu un signe encore plus direct.
Le cobra que l’on va vu se glisser sans hésitation dans Tush Yurruk.
Présent. Actuel.

Une présence qui ne laisse plus de place au doute : la grotte n’est pas un monde isolé.
Elle est une continuité du vivant, un passage actif entre l’extérieur et l’intérieur.

Et entre ces deux extrêmes, le grand et le visible, il y a aussi tout le reste.
Ces minuscules “bestiolettes” de la biospéléologie.
Discrètes. Fragiles. Souvent ignorées.
Celles que j’essaye de filmer, patiemment, sur site.
Leur présence me fascine autant que celle des grands animaux (jusqu’aux traces de mégalosaures de Khodzhapil).
Leurs comportements, leurs déplacements, leurs interactions dans cet environnement extrême…

 

Un autre niveau de lecture du vivant, tout aussi essentiel.
Du micro au giganto, tout converge vers une même idée :
les cavités aussi ont été / sont habitées, traversées, utilisées.

 

Et puis, il y a eu Verticalnaya.
La re-découverte de momies humaines.

Une présence différente. Plus ancienne que l’on va tenter de dater.
Mais qui vient compléter, presque naturellement, ce que nous percevions déjà.
Car là encore, ce n’est pas un monde fermé.
C’est un lieu investi non seulement par le vivant actuel, mais aussi par l’humain, dans le temps long.

À partir de là, une conviction vacille.
Instinctivement, face à la fragilité, on pense : protéger en fermant.
Interdire. Isoler. Sanctuariser.

Fermer ces grottes, ce n’est pas seulement limiter l’impact humain.
C’est aussi potentiellement rompre des usages du vivant.
Interrompre des circulations anciennes.
Couper des liens que nous observons mal et que nous comprenons encore mal.
Et cela doit changer profondément la manière de penser la protection.
Protéger ne veut pas forcément dire exclure.
Préserver ne veut pas dire figer.

À partir de là, mon travail d’image lui aussi évolue.
Documenter, oui. Mais surtout rendre visible cette complexité.
Montrer que ces lieux ne sont pas seulement spectaculaires ou fragiles.
Ils sont en fonctionnement.

Les modélisation/publication 3D, pour moi, s’inscrivent là.
Comme une manière de restituer non seulement des formes, des couleurs, mais des espaces.
Des volumes parcourus.
Des trajectoires possibles.
Non pas remplacer le terrain, mais prolonger la rencontre.
Partager sans perturber.


Au final, je ne reviens pas seulement avec des images ou des modèles à construire.
Je renforce ma conviction simple : nous ne sommes pas les seuls à explorer.
Et cela change tout.
Cela change notre regard.
Notre manière de raconter.
Notre manière de protéger.

Quand je repense au Köýtendag, je ne vois pas uniquement des cavités exceptionnelles.
Je vois :
– une équipe alignée,
– une organisation robuste,
– un trajet hors du temps,
– des traces dans l’obscurité,
– un cobra comme preuve vivante,
et des micro-organismes qui racontent une autre histoire du lieu.

Et je me dis que notre rôle n’est pas seulement de montrer ces lieux…
mais d’apprendre à les raconter avec suffisamment de finesse pour ne pas les refermer trop vite.

J-Ph.D.
Bron, le 4 juin 2026.
– Une expédition du #KRAC (Karstologie & Recherches Asie Centrale)

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Plus de détails sur https://www.linkedin.com/in/jphdegletagne/
– Crédits images ©J-Ph.D./L.B./E.F. 2026.05 – CC BY-NC-SA 4.0 –

TPST > 120h

Participants à l'activité

Jean-Philippe DJean-Philippe D.

Galerie photo

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